30867 visiteurs
Culture Économie Environnement Politique Société


Village des Abénaquis, Pierreville, QC, vers 1910

Village des Abénaquis, Pierreville, QC, vers 1910

Photo: Anonyme (Musée McCord)



Dimanche 9 décembre 2007
La réserve : genèse des problèmes sociaux autochtones actuels
par Marie-Line Audet

Dans les années 1820, les autorités canadiennes doivent trouver une solution à ce qu'on appelle le «problème indien». Avec la fin des guerres coloniales en Amérique, les Autochtones ne sont plus d'importants alliés stratégiques, mais une population miséreuse qui menace de disparaître. Les missionnaires et certains mouvements philanthropes pressent le gouvernement de venir en aide à ces populations. De plus, celles-ci possèdent toujours de grands territoires inexploités que le gouvernement souhaite s'approprier pour assurer le développement de la colonie. Deux approches au problème sont envisagées : isolation des Autochtones pour les protéger des actions et de l'influence des Blancs et intégration à la société eurocanadienne. Et comment limiter les dépenses de l'État dans ce programme ? La solution est simple : en réservant un certain étendu de terre pour les Amérindiens, le gouvernement, après la signature de traités d'entente avec les bandes, peut procéder à la vente du reste du territoire autochtone et ainsi constituer un fonds pour assurer le bon fonctionnement des communautés.

C'est dans cet ordre d'idées que l'État canadien crée des réserves à partir des années 1850. D'une part, la réserve permet de regrouper les Autochtones, de les protéger et de leur porter assistance en distribuant denrées alimentaires, instruments oratoires, bétails, équipement, couvertures, etc., mais aussi d'avoir un certain contrôle sur eux et, d'une certaine façon, de les mettre sous tutelle. D'une autre part, la construction d'églises, d'écoles et de fermes fait de la réserve un lieu propice pour enseigner aux Autochtones les rudiments de la vie «civilisée» et facilite donc leur intégration dans la société canadienne. On veut faire des Autochtones de «bons chrétiens» qui respectent les «bonnes mœurs» de la vie en société. C'est avec l'établissement d'écoles que l'on souhaite enseigner ces nouvelles valeurs aux enfants, de même que le français ou l'anglais. Aussi, le programme du gouvernement vise à inculquer, chez les Amérindiens, les valeurs du capitalisme. Pour ce faire, on met sur pied des fermes et on engage des agriculteurs pour enseigner aux Autochtones leur métier. L'idée est qu'en divisant les terres de la réserve en champs individuels, les Amérindiens vont comprendre la valeur de la propriété, l'importance du travail et les bienfaits de l'épargne.
En fin de compte, ce que le gouvernement de l'époque souhaite, c'est que les Autochtones deviennent autosuffisants; qu'ils ne dépendent plus du gouvernement pour assurer leur survie. Il pense faire des Amérindiens de petits agriculteurs ou travailleurs aptes à gagner leur pain pour nourrir leur famille et ainsi briser leur mode de vie communautaire. La clé de ce système est l'éducation des enfants : en quelques générations, le mode de vie traditionnel des Autochtones sera disparu et ceux-ci seront pleinement assimilés à la société et à l'économie eurocanadiennes.
Ainsi, dans l'optique du gouvernement, la création des réserves n'est qu'une solution temporaire et lorsque les Amérindiens seront autonomes et travailleront «comme tout le monde», les réserves ne seront plus d'aucune utilité et le gouvernement sera libéré de cette charge. Pour arriver à cette fin, les missionnaires travaillent de concert avec les « agents des sauvages » qui sont des représentants du gouvernement canadien qui vivent dans les réserves. Ces derniers ont d'énormes pouvoirs dans la gestion des réserves. Ils sont présents pour encadrer les Autochtones, mais aussi pour faire régner la discipline et faire actes de coercition.


Dès la fin du XIXe siècle, on constate l'échec du système des réserves et des politiques d'assimilation du département des «affaires des sauvages». On note des problèmes récurrents dans l'ensemble des territoires : empiètement des colons sur les terres réservées, peu ou pas de progrès en agriculture et en éducation, mauvaise administration des fonds des bandes et usage excessif d'alcool. Malgré ces critiques, le fonctionnement des affaires amérindiennes au Canada demeure inchangé jusqu'en 1951.
Le système des réserves, en contradiction avec son but premier qui est de rendre les Autochtones autonomes et autosuffisants, a pour résultat que la population amérindienne devient de plus en plus dépendante de l'assistance de l'État. Il est évident que le département n'a pas envisagé la mise sur pied de programmes assurant le développement économique et la prospérité des réserves : les Autochtones sont souvent installés sur des terres non propices à l'agriculture et ils sont peu éduqués. En fait, on n'a jamais attendu d'eux qu'ils deviennent autre chose qu'une classe de travailleurs non-spécialisés. Ainsi, le gouvernement canadien n'a pas réussi à mettre fin à ses dépenses pour l'administration des populations amérindiennes. De plus, celles-ci ne sont pas près de s'éteindre comme on l'a longtemps pensé et le problème des dépenses gouvernementales n'est toujours pas réglé à mesure qu'elles continuent de croître. La population augmente, les réserves gardent les mêmes dimensions, les ressources diminuent et la pauvreté perdure.
De plus, les Autochtones ne sont pas restés passifs devant les tentatives d'assujettissement. Un leadership de contestation a émergé des conseils de bande et de là, d'importantes organisations se mirent en place à travers le pays. Alors que la vision paternaliste de l'État était de mettre sous son contrôle les populations autochtones, de les protéger et de voir à leur développement au sein de la société canadienne, cette mise sous tutelle aura plutôt eut l'effet inverse : réclamation de l'autonomie des bandes et consolidation de l'identité amérindienne. L'assimilation des populations amérindiennes n'est donc pas prête de se réaliser et, fort heureusement, la population canadienne prend de plus en plus conscience de la réalité amérindienne au pays.


Références :
BEAULIEU, Alain, «Du nomadisme aux réserves: histoire et culture des Montagnais du Québec». In Les Indiens Montagnais du Québec: entre deux mondes, Anne Vitart (dir.), Paris, Éditions Sépia et Musée de l'Homme, 1995 : 11-33.

BÉDARD, Hélène, Les Montagnais et la réserve de Betsiamites, Québec, IQRC, 1988, 149 p.

BROWNLIE, Robin, A fatherly eye; Indian Agents, Government Power, and Aboriginal Resistance in Ontario, 1918-1939. Ontario : Oxford University Press, 2003, 204 p.

CARDINAL, Harold, «Hat in Hand: The Long Fight to Organize», In Sweet Promises A Reader on Indian-White Relations in Canada, J. R. MILLER, Toronto, University of Toronto, 1991: 393-401.

CARTER, Sarah, «Two Acres and a Cow: ‚ÄúPeasant‚Äù Farming for the Indians of the Northwest, 1889-1897». In Sweet Promises A Reader on Indian-White Relations in Canada, J. R. MILLER, Toronto, University of Toronto, 1991 : 353-377.

Centre de recherches historiques et d'études des traités, Historique de la loi sur les Indiens, Ottawa, Ministère des Affaires indiennes et du nord canadien, 1980, 282 p.

DYCK Noel et James Burgess WALDRAM (éds), Anthropology, public policy, and native peoples in Canada, Montréal, McGill-Queen's University Press, 1993, 362 p.

DYCK, Noel, What is the Indian “Problem” Tutelage and Resistance in Canada Indian Administration, St-John's, Newfoundland, The Institute of Social and Economic Research Memorial University of Newfoundland, 1991, 208 p.

FRENETTE, J. et G. L. FORTIN, « L'acte de 1851 et la création de nouvelles réserves indiennes au Bas-Canada en 1853 », Recherches Amérindiennes au Québec, vol. 19, no 1, 1989 : 31-37.

JACOBS, Burton, «The Indian Agent System and our move to self-government», In Nation to nation : Aboriginal Sovereignty and the future of Canada, Diane Engelstard et John Bird (eds), Ontario, Concord, 1992 : 113-119.

JOHNSON, Laurence, « La réserve de Viger», La réserve malécite de Viger : un projet-pilote du «programme de civilisation » du gouvernement canadien, Mémoire de maîtrise (anthropologie), Montréal, Université de Montréal, 1995 : 70-96.

KATZEN, Bruce, The Caugnawaga Mohawks: occupations, residence and the maintenance of community membership, Colombia University, UMI, 1972.

MILLER, James Rodger, Skyscrapers hide the heavens: a history of Indian-White relations in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1991, 351 p.

TOBIAS, John L., «Protection, Civilization, Assimilation : an outline history of Canada's Indian policy», MILLER, James Rodger, Sweet Promises A Reader on Indian-White Relations in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1991 : 129-144.

Imprimer l'article Ajouter un commentaire
1/5 2/5 3/5 4/5 5/5
?/5
Imprimer Commentaires Coter le texte


COMMENTAIRES (0)

Il n'y a aucun commentaire pour ce texte pour l'instant.


© 2007-2008. Tous droits réservés aux auteurs et au Brûlot. Veuillez prendre notre que seuls les auteurs sont responsables des propos et des informations soutenus dans leurs écrits. Le site est optimisé sur Firefox, Mozilla, Netscape et Safari. Internet Explorer ne répondant pas aux standards, il se pourrait que vous rencontreriez des erreurs.
Dernière mise à jour : 06-02-2008 à 00 h 11