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Les 5 routes du passage du Nord-Ouest

Les 5 routes du passage du Nord-Ouest

Photo: Pierre Besnard



9 octobre 2007
La (re-)militarisation de l'Arctique
par Pierre Besnard

Je vous avais fait part, il y a de cela deux numéros, d'une nouvelle donne qui se jouait dans le Grand Nord de votre vaste pays. L'internationalisation des eaux du passage du Nord-Ouest, exigée par les Etats-Unis et les autres grandes puissances, notamment nucléaires (Chine, France, Royaume-Uni), semble en effet de plus en plus inéluctable. Dans l'article précédent, l'accent avait été mis sur les intérêts économiques qui pouvaient découler de la fonte des glaces dans cette région : réduction des distances pour la navigation internationale, exploitation facilitée des ressources naturelles (hydrocarbures et des minerais notamment), etc. Alors même que le Canada refuse de renoncer à sa souveraineté exclusive sur ces eaux, il est, pour le moment, évident qu'Ottawa n'a pas les moyens de ses ambitions politiques en la matière.

En effet, la flotte de brise-glace des garde-côtes canadiens n'est constituée que de cinq bâtiments (qui doivent aussi assurer leur service dans le golfe du Saint-Laurent et dans l'Atlantique) dont le plus puissant ne développe, avec une propulsion Diesel, que 20 000 chevaux1... De quelle crédibilité dispose Ottawa face aux brise-glace étasuniens (au nombre relativement faible de trois mais avec une puissance de 60 000 chevaux pour deux d'entre eux) et surtout russes : 13 bâtiments dont six à propulsion nucléaire (quatre à 75 000 chevaux et deux à 44 000 chevaux) composent la plus imposante flotte de brise-glace au monde, si ceux-ci s'aventurent dans le passage du Nord-Ouest? Mais quel intérêt peut-il y avoir à acquérir d'autres brise-glace alors même que la fonte de la banquise s'accélère me direz-vous? Certes. Cependant il ne faut pas croire que le passage du Nord-Ouest, si cela arrive seulement un jour, sera totalement libéré des glaces à l'année avant plusieurs décennies, pas loin d'un siècle selon certains. Aussi le Canada semble avoir, à court terme, tout intérêt à renforcer sa flotte de brise-glace. C'est d'ailleurs ce qu'avait promis le futur Premier Ministre pendant sa campagne électorale : le Canada se devait d'affermir sa souveraineté dans le Grand Nord via l'acquisition de ce type de navires. Ce projet a été abandonné au cours de cette année pour être remplacé par un autre, beaucoup plus ambitieux, tout du moins d'un point de vue géostratégique. Stephen Harper a annoncé au début du mois de juillet que la marine militaire canadienne allait acquérir six à huit patrouilleurs extra-côtiers, exclusivement attachés à l'océan Arctique. Quelle différence cela fait-il par rapport aux brise-glace initialement prévus? Elle est grande : premièrement, la garde côtière du Canada n'est pas une branche de l'armée (au contraire de celle des Etats-Unis par exemple). Rattachée au Ministère des Pêches et des Océans, elle n'aurait pas eu les mêmes prérogatives que ces patrouilleurs des Forces canadiennes. Ceux-ci représenteront directement l'armée d'un allié très proche des Etats-Unis aussi ces derniers, ainsi que des pays qui ont de grands intérêts stratégiques à voir le passage du Nord-Ouest internationalisé y réfléchiront à deux fois avant de s'engager dans une zone contrôlée par des militaires d'un pays souverain. Il ne s'agira plus de remettre en cause la légitimité d'une décision administrative prise à quelques milliers kilomètres mais de provoquer directement une puissance militaire, certes réduite, mais bel et bien existante. Deuxièmement, non seulement Harper tient ses promesses électorales en renforçant la capacité canadienne dans le Grand Nord mais en fait beaucoup plus, ce qui, pour le coup, a le don de surprendre les autres nations (et ainsi de leur lancer un message sans équivoque) et de montrer au monde entier que le Canada n'a nullement l'intention de renoncer à ses droits dans cette région, bien au contraire. Le Canada est en effet connu pour faire partie des nations les plus pacifiques de ce monde mais, dorénavant, Harper montre que l'Arctique devra compter avec une nouvelle puissance militaire.

Cela ne remet pas pour autant en cause les intérêts économiques du passage du Nord-Ouest. Le Japon, l'Union Européenne et même les Etats-Unis sont relativement satisfaits de la position d'Ottawa en la matière. Le développement d'un trafic maritime d'envergure semble désormais inéluctable de même que l'accentuation de la prospection minière. En revanche, il est nécessaire de se demander en quoi cette nouvelle décision du gouvernement canadien remet bon nombre de choses en cause. Tout d'abord, les Etats-Unis peuvent considérer que la décision du Canada de ne pas participer au bouclier anti-missile nord-américain risque de ne pas changer de sitôt. La construction de bases dans le Grand Nord, notamment en vue de prévenir toute ambition russe, chinoise ou nord-coréenne n'est toujours pas considérée comme nécessaire par Ottawa. Harper joue gros : en renforçant sa position face aux Etats-Unis, il démontre la capacité du Canada à dire « non » mais chacun sait, qu'en la matière, il n'a finalement pas ce pouvoir. Certes, en cas de situation plus ou moins analogue à la guerre froide, le Canada sera forcément protégé par son imposant voisin mais devra cependant montrer sa bonne volonté. Les Russes, notamment, se font de plus en plus pressants...
Le Canada s'est ainsi trouvé un allié de circonstances : non seulement Moscou verrait d'un mauvais œil l'installation de bases antimissile qui achèverait définitivement le déjà très fragile équilibre stratégique mondial mais, qui plus est, se trouve dans un cas similaire : la souveraineté russe sur le passage du Nord-Est est aussi remise en cause. Si le Kremlin pousse trop Ottawa à internationaliser le passage du Nord-Ouest, cela pourrait finalement se retourner contre lui.
Au contraire, les autres puissances militaires de ce monde ont tout intérêt à ce que les détroits arctiques canadiens ne soient pas contrôlés efficacement par le Canada. La France et le Royaume-Uni (et la Chine dans quelques années) veulent voir plus que d'autres l'internationalisation du passage du Nord-Ouest : le maintien du principe de la liberté de navigation est en effet une des conditions nécessaires à la dilution océanique de leurs SNLE2et donc à la crédibilité de leur dissuasion nucléaire. La Russie a elle aussi tout intérêt à ce que ses sous-marins puissent naviguer en toute quiétude dans le passage mais, nous venons de le voir, elle doit tenir compte d'autres contraintes. Londres (officiellement) et Paris (officieusement) jouent le jeu diplomatique avec Ottawa et, sans pour autant peser aussi fortement que Washington, les deux gouvernements européens ne semblent pas près à renoncer à cette opportunité.

En définitive, il apparaît que le Canada n'a nullement l'intention de céder sur ce dossier et, même si cela sera très difficile, il tient à conserver le plus longtemps possible sa souveraineté sur les eaux de la région. Les intérêts stratégiques sont cependant majeurs et avec la fonte des glaces, le passage du Nord-Ouest risque de voir ses profondeurs quadriller par des sous-marins étrangers avant longtemps. Cependant, Harper et ses successeurs auront tout intérêt à affermir leur position et, paradoxalement, à chercher un soutien auprès des Etats-Unis, qui eux non plus, mais pour d'autres raisons, ne souhaitent pas voir les puissances nucléaires, alliées comme potentiellement hostiles, se défier dans une région aussi intéressante stratégiquement pour eux que proches de leur territoire.


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Dernière mise à jour : 06-02-2008 à 00 h 11